Le Hezbollah s’est formé au lendemain d’un lent processus de maturation de la communauté chiite au Liban. Il est passé d’un statut de résistant et d’acteur terroriste à un statut d’unité politique à part entière , et ce, de manière progressive, mais ce mouvement s’est nettement affirmé en 2000 avec le retrait unilatéral de Tsahal du Liban sud.
la naissance d’un groupe terroriste chiite en tant qu’entité politique
Ce n’est qu’en 1926 que la communauté chiite va exister en tant qu’entité. Cette reconnaissance est dans une certaine mesure l’une des conséquences de la proclamation du « Grand Liban »[1]. Les Chiites libanais ont pendant longtemps été marginalisés, que ce soit politiquement, économiquement ou encore géographiquement. Politiquement car le pacte national de 1943 et le partage des pouvoirs[2] après l’indépendance avait un caractère essentiellement maronito-sunnite.
Économiquement car l’élite libanaise émanait encore une fois des sunnites et des Chrétiens. Enfin, géographiquement car les chiites étaient relégués aux bans de la société c’est-à-dire dans les régions périphériques. Dans les années 60-70, l’installation des camps palestiniens dans les régions à forte densité chiite d’où des attaques étaient menées contre Israël et engendrant des représailles de l’Etat hébreu a provoqué un exode massif des chiites vers Beyrouth les cantonnant dans « la ceinture de misère »[3]. Dans ce contexte, Moussa Sadr[4] prononce un discours fondateur le 18 février 1974 qui sera considéré par certains comme l’acte fondateur de la communauté chiite au Liban[5]. Posant les fondements de leur idéologie, l’Iman Sadr va dans la foulée de ce discours créer le Amal, milice militaire, permettant ainsi de détourner les déshérités chiites des groupes communistes ou encore du Baas.
Pour certains observateurs[6], la culture politique que Moussa Sadr a contribué à enraciner et qu’il a puisé dans les valeurs du chiisme, ainsi que l’éveil de la fierté communautaire qu’il a suscité ont frayé la voie à la création du Hezbollah.
Face aux frappes israéliennes durant l’opération « paix en Galilée »[7]et à et l’intensité de celles ci, les Ulemas de la Bekaa, le comité islamique ainsi que le Amal islamique vont fonder le Hezbollah. Dans un premier temps, entre 1982 et 1985, la mouvance intégriste accordera la priorité absolue aux opérations de résistance contre Tsahal
En dépit du profond déséquilibre des forces en présence, les combattants chiites ont rapidement réussi à porter des coups durs à l’armée israélienne. Ces réussites ponctuelles contre le géant israélien s’expliquent essentiellement par l’importance que revêt la notion de martyre dans l’inconscient chiite.
C’est donc sur la base de cette sacralisation de la notion de martyre que les combattants de la mouvance intégriste chiite ont axé leurs opérations, dès 1982, contre les forces israéliennes. La priorité étant accordée à la résistance, l’élaboration du projet politique portant sur le contexte libanais sera reléguée au second plan, d’autant que face à l’occupation israélienne d’une large partie du territoire libanais, le Hezbollah adoptera, jusqu’au milieu des années 80, un profil bas. Il ne sortira pratiquement de la clandestinité qu’à la suite du soulèvement du 6 février 1984 mené par les milices du mouvement Amal et du Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt à Beyrouth-Ouest contre le pouvoir du président Gemayel. Ce soulèvement permettra au Hezbollah d’installer toutes ses institutions et son quartier général dans la banlieue sud de Beyrouth en partie détruite lors de l’intervention de Tsahal durant l’été 2006. A partir de ce moment précis vont commencer à s’organiser les actions terroristes du Hezbollah. La première action terroriste d’envergure du Hezbollah sera perpétrée contre la force multinationale installée au Liban de 1982 à 1984[8]. La pression terroriste va s’accentuer de plus en plus dans les années 90 en menant des opérations de guérilla[9] contre Israël. Ces années de terrorisme vont conduire les USA à qualifier le Hezbollah d’organisation terroriste en plaçant l’organisation chiite sur la liste des organisations terroristes alors que la France et l’Europe ne l’ont pas fait.
Ainsi, le Hezbollah a fait ses classes dans la résistance à défaut de véritable message politique. Cependant, l’étape suivante consistera à mettre au point une doctrine politico religieuse et une place accrue dans la société libanaise, la transformant ainsi en une « unité politique » au sens aronien du terme.
La mutation en une unité politique : de la naissance d’un Etat dans l’Etat
Après le retrait unilatéral d’Israël, le Hezbollah va étendre de manière considérable son impressionnant réseau de services sociaux, éducatifs et sanitaires. Ce retrait laisse place à un vide stratégique que le Hezbollah va combler rapidement. Personne ne croyait au désengagement des Israéliens du Sud Liban occupé depuis 1978. C’est à ce moment-là que le Hezbollah va consacrer sa mutation. Celle-ci avait débuté bien avant mais de manière timide et inachevée. En effet, en 1992 puis en 1996, le Hezbollah va participer aux élections législatives et va donc tenter de s’enraciner dans le paysage politique libanais en prenant acte du caractère multiconfessionnel du Liban et renonçant ainsi, du moins officiellement, à instaurer une république islamique.
Mais c’est bien en 2000 que la constitution progressive d’une unité politique va prendre toute sa signification et toute son ampleur. En réoccupant le Liban sud en 1982, Israël accélère le processus de formation du Hezbollah déjà amorcé et en quittant le Liban sud en 2000 il consacre le parachèvement d’une unité politique autonome.
Cet « Etat dans l’Etat » s’affirme selon plusieurs caractéristiques. La maîtrise d’un territoire (le Liban sud), des relations interétatiques (Syrie et Iran), le contrôle de la vie civile (social, éducatif et santé), des forces militaires et un contrôle opérationnel (milice armée et structurée), le tout autour d’une sacralisation de Nasrallah et Khomeynie.
De cet ensemble d’éléments, il ressort que le Hezbollah s’implante durablement dans le tissu social libanais ainsi que sur l’échiquier politique. Le Hezbollah est adulé par la population locale, tant par sa « résistance » que par son soutient financier.
En effet, le retrait israélien des territoires occupés au Liban-Sud en mai 2000 vient couronner les efforts du Hezbollah dans sa guerre d’usure contre Israël. Le parti venait ainsi, à ce moment clé de son histoire, de libérer une parcelle du territoire national, et se retrouvait désormais lié organiquement à la souveraineté territoriale du pays. Si la « culture du territoire », au Liban a été fondée par apports cumulatifs de la part de chaque communauté, le Hezbollah venait d’apporter sa pierre à l’édifice. Voilà qui, en principe, devrait définitivement le « territorialiser ». cependant, le déploiement des FAL et de la FINUL II remet en partie en cause cette maîtrise du territoire, en tout cas ponctuellement car le Hezbollah ne dispose plus de la marge de manœuvre dont il disposait avant l’été 2006.
Les relations interétatiques qu’il entretient avec la république arabe de Syrie et avec la république Islamique d’Iran constitue le second trait.
La troisième caractéristique est le contrôle de la vie civile dont le Hezbollah est l’étendard. Ce contrôle s’opère face à la totale absence de l’Etat libanais dans la région depuis presque 30 ans. Cette main mise sur la vie civile concerne plusieurs domaines. L’éducation est assurée par le Hezbollah par le biais de l’ouverture et de l’entretien d’écoles. Tout comme la santé qui est assurée par le Hezbollah. La mise en place du système hospitalier et du personnel à disposition rémunérée pas le Hezbollah, via un financement iranien montre les carences de l’Etat, le Hezbollah se substituant à lui. La grande démonstration a été le fait de la Victoire Divine qui s’est traduite par une reconstruction grâce au même financement sous la férule des militants du Hezbollah, par opposition à toutes autres interventions. Le Hezbollah a réussi à construire ce que ses opposants appellent aujourd’hui ouvertement un État dans l’État, avec des services sociaux efficaces (hôpitaux, écoles, etc.) et une imposante structure armée, dont la sophistication inclut des arsenaux de missiles très variés, des services de renseignement et de contre-espionnage dignes de ceux d’un État à part entière, un réseau de recrutement, une chaîne logistique régionale, une infrastructure de places fortifiées.
La guérilla et le contrôle opérationnels des forces militaires ont démontré la supériorité du Hezbollah sur les FAL ainsi que sa « victoire » sur Tsahal.
Cet ensemble de facteurs, succédant à la seule résistance, participent à la mise en application d’un projet politique poussant les chiites et le Hezbollah à prendre place dans la société civile et la scène politique libanaise.
La preuve de cette constitution d’un Etat dans l’Etat est la prise en considération du Hezbollah par la résolution 1701 alors que le Fatah en 1978 n’existait pas dans la résolution 425. La formation chiite est ainsi considérée comme « partie » à la résolution 1701. Le Hezbollah est donc politiquement considéré et reconnu.
Le Hezbollah s’est affirmé comme une véritable unité politique d’autant qu’il s’est inscrit dans le projet de l’arc chiite[10], de l’Iraq au Liban, que voudrait promouvoir l’Iran, sous l’impulsion de son guide suprême. Le Liban tend à devenir le centre géométrique des maux du Moyen Orient au beau milieu d’une déstabilisation créée par la reconstitution du croissant chiite (opposition aux sunnites et risque de guerre civile) et un terrain d’affrontement par substitution entre les grandes puissances régionales .
BEAUCHARD Jean-Baptiste
[1]Rattachement en 1920 à Beyrouth et la montagne (le centre ou le Petit Liban) des zones de Tripoli, de Saida, des régions du Sud et de la Bekaa constituant ainsi le « Grand Liban »
[2]22 Novembre 1943 Le Liban accède à l’indépendance lorsque le chrétien maronite Béchara El Khoury est relaché de prison. Défenseur de l’indépendance il avait été élu président de la République. Bien qu’il soit théoriquement libre d’exercer librement son pouvoir, l’armée française reste en place. En août, il parvient à un accord avec le musulman sunnite Riad Solh, accord qui sera la base du pacte national de 1947. Le 22 novembre est depuis la date de la fête nationale
[3] Zone prolétaire autour de Beyrouth
[4] Moussa Sadr est un Uléma, religieux chiite qui suit des formations religieuses à Qom, bastion du chiisme en Iran. Les ulémas tentent de s’imposer comme catalyseurs de la communauté Chiite face aux sunnites.
[5] « Notre nom n’est pas “metwali”. Notre nom est celui du refus (“rafezun”), celui de la vengeance, celui de ceux qui se révoltent contre toute tyrannie. Même si nous devons le payer de notre sang, de notre vie … Nous ne voulons plus de beaux sentiments, mais de l’action. Nous sommes las des mots, des états d’âme, des discours … J’ai fait plus de discours que quiconque. Et je suis celui qui a le plus appelé au calme. J’ai assez lancé d’appels au calme. À partir d’aujourd’hui, je ne me tairai plus. Si vous restez inertes, moi non … »
[6] Walid CHARARA et Frédéric DOMONT, Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste, Fayard, Paris, 2004
[7] En 1982, Ariel Sharon prend le commandement de cette opération et arrive très rapidement aux portes de Beyrouth
[8] Le 23 octobre 1983, 58 chasseurs parachutistes ont trouvé la mort dans un attentat au camion piégé sur le cantonnement militaire français à Beyrouth, dans l’immeuble Drakkar -attentat attribué au Hezbollah
[9] C’est dans la guérilla que le parti établit toute une infrastructure de confrontation au Liban-Sud, selon le
modèle guévariste du « foco guerillero », le foyer révolutionnaire. Il s’agit principalement de favoriser les
conditions de la confrontation en transformant l’espace rural sur lequel la guérilla doit progressivement s’enraciner, prendre corps. La théorie est élaborée par Ernesto Guevara dans son ouvrage La guerre de guérilla.
[10] Notion à relativiser








Cher ami,
Vous écrivez ” la mouvance intégriste chiite “. Je prends la liberté de préciser que le terme “intégriste” s’applique plus à une attitude qui consiste à agir en fonction d’une tradition figée. Ce serait par exemple le cas des traditionnalistes chrétiens tant catholiques qu’orthodoxes. Par contre, en Islam, il vaut mieux parler de “fondamentalisme” car le même conservatisme se réfère plus à des textes sacrés fondateurs ( Coran ou Bible ) qu’à une tradition cultuelle ou culturelle. Ainsi, les protestants radicaux sont fondamentalistes alors que leurs équivalents catholiques ou orthodoxes doivent être qualifiés d’intégristes.
Pour ce qui est de la “mouvance intégriste chiite”, le Hezbollah, ce dernier est fondamentaliste du point de vue islamique. Son fondamentalisme relève de la mouvance radicale chiite qui est celle des “ghulât” ou mouvements dits extrémistes. Cette ascendance “ghulâti” est probablement assez mal connue en dehors de l’Orient, sauf pour ce qui est du groupe des “hashashin”. Les ghulât sont traditionnellement des activistes théologico-politiques qui usent facilement de la violence. Ceci ne signifie pas que le Hezbollah est un groupe “ghulât” au même titre que les hashashin. Ceci signifie que son activisme politique et son cadre théologique le rapprochent d’une telle catégorie.