Le Liban à l’heure du 14 Février


Dans quelques jours vont se dérouler dans le cœur de la capitale libanaise les manifestations à la mémoire de Rafic Hariri et du printemps de Beyrouth. Mais, peut-on dire pour autant que le mouvement du 14 mars existe encore ?

Revenons brièvement sur la naissance de ce mouvement et de ses enjeux.

Retour historique.

Le 2 septembre 2004 est votée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies la résolution 1559 exigeant le départ des troupes syriennes du Liban ainsi que le désarmement des différentes milices. Cette résolution est le fruit d’une initiative franco-américaine scellant leur réconciliation après le différend Iraquien. Cette résolution créée un climat de plus en plus hostile à la présence syrienne au Liban, la pression s’accentue sur Damas qui se méfie d’une intervention des troupes américaines stationnées non loin de la frontière Syro-Iraquienne. L’enjeu est de taille : la menace militaire plane, la pression politique est plus forte que jamais, il ne manque plus que le détonateur interne à la société Libanaise.

Le 14 Février 2005, le Premier Ministre Rafic Hariri est assassiné au cours d’un attentat à Beyrouth. L’émotion est vive dans la société libanaise et l’animosité contre les Syriens, suspectés d’avoir fomenté l’attentat, est à son comble.

Le 3 Avril 2005, un accord Syro-ONU en vue du départ des troupes syriennes du Liban est conclu. Le dernier soldat syrien quitte le Liban le 26 avril 2005. Ainsi naquit le mouvement du 14 mars[1] . Cette dynamique, qu’on a souvent appelée le « printemps de Beyrouth », se perpétue chaque année le 14 Février, portée par un élan populaire dépassant les communautés et faisant corps avec la centralité urbaine[2]. Cette année, le 14 Février prend une tournure assez obscure. Certains ont parlé un peu hâtivement d’un « peuple » du 14 mars alors que ce même camps semble se diviser à l’approche des manifestations du 14 février.

Qu’en est-il aujourd’hui, quel avenir pour le 14 mars ? Est-ce la fin annoncée du printemps de Beyrouth ? Les politiques du 14 mars comprennent-ils le sens de ces foules ? Comment réagira le « 8 mars » ?

Quels enjeux pour le 14 mars ?

Les manifestations du 14 Février permettent de mesurer, autant le rapport de force entre les deux camps que la relation des citoyens libanais à leur ville, au jeu de la démocratie. Mais ces manifestations sont avant tout un passage ritualisé unique depuis l’indépendance du Liban en 1943. Les dernières élections du 7 mai ont consacré le « mouvement » dit du 14 mars sur l’échiquier politique et institutionnel. Le Liban est la seule démocratie dont l’opposition sort aussi victorieuse des élections. Si l’actuelle majorité a remporté les dernières échéances électorales, elle apparaît actuellement en position de faiblesse car elle est otage du camps adverse. Le Gouvernement d’union nationale issu majoritairement du 14 mars ne peut décider souverainement des politiques à suivre et ce, pour deux raisons :

La première relève de l’ordre institutionnel en vigueur.

Afin de sauvegarder les équilibres confessionnels, communautaires et politiques, le schéma constitutionnel est fait de telle sorte que la majorité qui gouverne ne détient pas la totalité du pouvoir exécutif qui requiert un consensus pour les décisions fondamentales à prendre (article 63 de la constitution). Le plan juridique est faussé par des gesticulations politiques dans le but de parvenir à un accord souvent impossible. Les accords de Doha de 2008[3] ont modifié la donne institutionnelle puisque le tiers de blocage a été confié à l’opposition (mouvement du 8 mars) et non plus au président consensuel. La majorité du 14 mars se retrouve ainsi otage de son opposition siégeant au sein même de son gouvernement. Ce mécanisme juridique a été reconduit depuis les dernières élections législatives perpétuant ainsi une logique de blocage institutionnel.

Le mouvement du 14 Mars se démobilise et sa méfiance à l’égard de ses représentants politiques s’accentue de plus en plus. Ses partisans reprochent largement à leurs représentants politiques les nombreuses concessions de la majorité à l’opposition du 8 mars. À l’heure de la mobilisation à venir, la critique envers les politiques est en partie infondée puisque le système institutionnel rend, juridiquement et politiquement, le gouvernement otage de son opposition. Les critiques vives à l’égard de la classe politique libanaise issue du mouvement du 14 mars ne sont-elles pas outrancières au regard de cet étau institutionnel qui se resserre sur eux ?

Les politiques du 14 mars ne sont pas exempts de toute critique à leur encontre. La pratique politique en vigueur au Liban est souvent déconcertante pour les démocraties occidentales. Les ennemis d’un jour deviennent les pseudos partenaires le lendemain.

Il ne faut pas oublier que les manifestations du 14 Février rendent hommage à Rafic Hariri. A ce titre, la venue de Saad Hariri, actuel Premier Ministre à Damas afin d’y rencontrer Bachar Al Assad a été perçue comme une trahison à l’égard de son défunt père mais aussi à l’égard de l’esprit démocratique et anti syrien du 14 mars.

Walid Jumblatt, chef de la communauté druze au Liban, a lui aussi pris ses distances avec le 14 mars en cherchant à se rapprocher du Hezbollah mais aussi de Damas. Il est important de rappeler que les druzes représentent moins de 10% de la population libanaise actuelle. De ce fait, ils s’estiment obligés de jouer plusieurs alliances à la fois pour tenter de ne pas perdre totalement leur prestige d’antan.

En somme, les partisans du 14 mars se démobilisent car le sentiment de trahison de leurs idéaux, ciment de leur union durant ces 5 années, est trop fort depuis les dernières élections, est ce pour autant la fin des foules manifestant le 14 Février? N’est-ce pas un phénomène supra politique?

Les libanais vont-ils réellement déserter les manifestations du 14 février ? Les politiques du 14 mars le craignent car ils ne comprennent pas ce phénomène et ne l’appréhende qu’en terme partisan et politique. Or l’enjeu n’est pas que politique, il est aussi symbolique, en ce sens où la foule du 14 mars revendique un message aussi à l’égard des politiques du 14 mars. C’est-à-dire que les foules qui manifestent sont les seules détentrices de la puissance, la puissance des foules ce jour-là. Elles s’adressent à l’ensemble de la classe politique. Le message est supra partisan. Les élus du 14 mars ont trop souvent cru que les foules leur délivraient un blanc seing. Il n’en est rien.

La majorité actuelle s’inquiète d’une désaffection des foules ce dimanche. Si tel est le cas à Beyrouth, cela encouragerait le mouvement du 8 mars à revendiquer sa puissance, contestant ainsi la légitimité des urnes.

L’espace public aux mains du 8 mars.

Le mouvement issu du 14 mars a donné l’occasion d’un rassemblement en plein centre de Beyrouth et inégalé jusqu’alors. Cette foule communiait sur la place des canons, haut lieu historique de Beyrouth et devant la mosquée Al-Amine, symbole du nouveau Beyrouth. C’est la première fois dans l’histoire libanaise qu’un message politique fort est porté par une foule réunie autour d’un même projet, délaissant le réflexe communautaire et partageant un espace public commun.

Ce fut un symbole important face à l’opposition du 8 mars qui occupa la même place pendant plus d’un an mais en y privatisant l’espace public. Il s’agit donc d’une guerre des foules, d’une guerre des symboles mais aussi d’une guerre porteuse d’un message politique.

Ce même 14 février sera aussi l’anniversaire de la mort de d’Imad Moughnieh[4], donnant lieu à une commémoration massive de la part du Hezbollah dans les quartiers sud de Beyrouth, prétexte à un rassemblement populaire chiite concurrent du 14 mars.

Ces manifestations seront donc l’occasion de mesurer tant la dynamique du mouvement du 14 mars que du rapport de force avec le Hezbollah et ses alliés chrétiens du CPL[5] mais aussi du message délivré aux politiques du 14 mars. La mobilisation, si elle est plus faible du côté du 14 mars, ne manquerait pas de diminuer la marge de manœuvre, déjà très réduite de la majorité gouvernementale, et ce, au regard d’une opposition en mal de symbole après la défaite des législatives en mai 2009. Cependant, ce n’est pas parce que le fossé entre les foules et la classe politique s’accentue que les manifestations ne vont pas avoir lieu. Les prochaines échéances sont les élections municipales qui seront probablement défavorables au mouvement du 14 mars ce qui ne veut pas dire que le rituel annuel de communion avec la ville disparaîtra.

Dès lors, le rapport de force de dimanche devrait permettre de mesurer la pertinence de l’alliance du 14 mars qui tente de mobiliser sa base sur un projet politique apparemment à bout se souffle et convaincre les politiques de capitaliser les bénéfices politiques d’une foule qui leur échappe…

 

Jean-Baptiste BEAUCHARD

 


[1] Au mouvement du 14 mars s’oppose le mouvement du 8 mars composé des chiites et d’une partie des Chrétiens. Ce mouvement occupa l’espace public du centre de Beyrouth pendant un an.

[2] Durant la guerre civile du Liban (1975-1990) la ville était séparée en deux par une ligne démarcation: Beyrouth Est partie chrétienne, Beyrouth ouest partie sunnite. Cette manifestation est donc symbolique d’une certaine réunification porteuse d’un message politique fort.

[3] Accords de Doha ont eu lieu du 20 mai au 22 mai 2008 afin de parvenir à un accord sur la crise politico-militaire durant laquelle la présidence fût vacante pendant 7 mois aboutissant à un assaut du Hezbollah dans le centre ville de Beyrouth causant ainsi la mort de plus de 60 personnes. Le conflit opposait d’un côté le Hezbollah, le Amal et les factions pro syriennes et de l’autre les forces sunnites et druzes. Cet accord, auquel participaient les saoudiens et syriens et patronné par les Qataris, a instauré le tiers de blocage au sein de l’exécutif Libanais.

[4] Imad Moughnieh était l’un des chefs opérationnels du Hezbollah en charge de la sécurité et du renseignement. Il a été assassiné en plein cœur de Damas à proximité des services de sécurité syrien ce qui a conduit certains analystes à prétendre une participation syrienne à cet attentat.

[5] Courant Patriotique Libre sous la direction du Général Aoun

7 Commentaires

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7 réponses à Le Liban à l’heure du 14 Février

  1. Moncomble

    La fin est trés bien (le reste n’est pas mal non+, )mais il reste à explorer et à intégrer dans la dynamique politique en cause , les pulsions grégaire sici à paine esquissées et dont l’ouvrage “Penser l’unité politique”, suit les chemins erratiques mais pourtant si pesants dans la déterminalité de ces choses qui échappent toujours en dernier ressort à la seule rationalité de l’analyse raisonnée.

  2. Stinville

    L’article montre bien la compétition (assymétrique) entre les partis politiques associés au sein du”14mars” et le soulèvement populaire. Se pose la question d’une figure charismatique qui pourrait l’incarner, au risque d’effets pervers…. Les politiques tentent d’interpréter et de récupérer un mouvement qui par nature leur échappe, car comme dit “il est supra politique” Mais cette foule qui jusqu’alors n’a jamais fait défaut ne contrôle pas le pouvoir, même pour un jour, mais manifeste la puissance, d’où le caractère symbolique, me semble-t-il. Par ailleurs et comme souligné dans l’article, le régime de “consociation”(Amad Beydoun 2009 p81) rend l’exercice politique extrèmement périlleux et difficile et l’affirmation conclusive d’un”projet poltique à bout de souffle” n’est-elle pas mal venue et trop souvent répandue?

    • Je suis d’accord avec vous, ma conclusion est un peu être trop rapide. Ce que j’entendais par “à bout de souffle” c’est l’unité qui régnait jusqu’alors au sein du 14 mars et qui est actuellement menacée. cette unité est mise à mal justement parce que les politiques “surfaient” sur ces foules sans avoir de compte à rendre car ils ne mesuraient pas la nature de celles-ci qui maintenant montrent leur indépendance.

  3. ME

    En fait je voulais juste te signaler que la manifestation du 14 mars 2005 ne ressemble pas aux manifestations du 14 mars qui ont suivi. En 2005 on peut parler d’une vrai foule, dans le sens que cette foule n’etait pas organisee. C’est une foule qui s’est constituee d’un desir des libanais d’exprimer leur refus au systeme politique present a l’epoque. Cependant c’est justement le meme jour quand les figures politiques ont essaye de s’approprier de cette foule que ce mouvement populaire a pris fin.
    Les manifestations du 14 mars ou fevrier qui ont suivi etaient des tentatives du parti du 14 mars de reproduire la 1ere foule et d’exprimer leur pouvoir. Et pour le faire, les slogans ont ete multiples. Mais ces fois ci se retrouvaient dans la place des partisans de parti et non plus une foule.

    • je compends bien la différence mais regarde les foules d’hier. le 14 mars se divise, les politiques avaient peur que la foule ne soit pas au rendez-vous et pourtant . Et pourtant le rassemblement était là malgré les nombreux reproches aux politique du 14 mars. En ce sens je ne crois que l’on puisse dire que les politiques peuvent instrumentaliser un foule pareille, c’est supra politique.

      merci de ta lecture

  4. malik

    pour eviter le blabla rechercher le discours de 2006 du Général Aoun et du hezbollah( Hassan Nasrallah)l’unite nationale sous toutes confession et le dernier point est la livraison de missiles sol sol fateh 110 de la syrie au liban.il est peu probable c’est ce que je pense que depuis 2006 le liban puisse exploser politiquement car les interets nationaux et internationaux sont beaucoup important que l’ideologie ou le religieu.
    vous faites un bon dans le temps en passant de 2005 a 2008 entre temps les choses ont changes il ne faut pas faire abstraction de ces 3 années ,sinon votre concepte ou perception de la politique ou l’ideologie n’est plus bonne .

    • Merci pour vos lectures assidues et le “blabla”.
      Le Général Aoun pourra brandir tous les discours possibles, seul les faits importent.
      Et les faits sont la guerre des quartiers du 7 Mai 2008 menée par le Hezbollah et faisant plus de 60 morts. Certes Aoun et le CPL n’y ont pas participé mais ils sont les alliés du Hezbollah donc de cette tuerie.
      Les missiles Sol Sol sont peu utiles pour les FAL qui ont besoin de Sol Air pour parer aux menaces des nombreuses violations de la 1701 par Israël, les français ayant refusé de les livrer.

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