La leçon de Beyrouth ou l’affirmation de la souveraineté libanaise


Ce dimanche 14 Février s’est reproduite cette réunion œcuménique au cœur de Beyrouth, déjouant ainsi tous les pronostics les plus pessimistes. L’heure était à la démobilisation, à la division de la majorité, à la fin du « printemps de Beyrouth » mettant à mal la révolution du Cèdre. Il n’en a rien été. Les foules étaient au rendez-vous, par quelques centaines de milliers, venant en famille de tous les coins du Liban, de Saïda, de la Bekaa, du Chouf Les libanais sont sortis massivement dans la rue et ont entretenu ce rituel annuel.

Cette unité islamo-chrétienne, cette foule, n’est-elle pas fondatrice de la souveraineté libanaise, mise à mal pendant tant d’années ?

La ville, la foule, véritable puissance.

Il se dégage de ces foules une véritable puissance dont on a dit qu’elles étaient supra politique, supra partisane. Les foules étaient diverses mais unies. On pourrait parler d’Unité du multiple. Des achrafiotes aux lunettes de soleil Chanel aux provinciaux plus modestes, des forces libanaises au PSP druze, des urbains aux paysans, des chrétiens aux musulmans sunnites mais aussi chiites, il y avait une cohésion dans cette foule resserrée, place des Martyrs et plus même, une émotion à voir cette fierté de manifester. Fierté d’avoir créé une dynamique populaire qui se perpétue, fierté de la puissance qui se dégage ce jour-là, fierté d’avoir mené jusqu’au bout une lutte acharnée pour la liberté et surtout fierté d’exister dans une ville et un pays déchiré après tant d’affrontements meurtriers.

C’est dans cette dignité refontatrice, que la ville et la foule ont rendu hommage aux martyrs morts pour le Liban et sacrifiés sur l’autel des voisins hostiles. C’est cette dignité qui a permis à la foule d’opérer ce véritable tour de force et de démontrer que malgré les déceptions engendrées par la politique du 14 mars, la révolution du Cédre n’est pas morte, mais que cette dynamique perdure. Au delà des divisions communautaires, ne faut-il pas entendre cette émotion vitale et unitaire alimentée par la mémoire sacrificielle comme support irréfragable de l’ entente nationale? Avec une telle foule qui se ritualise chaque année, de tels projets sont possibles si les politiques se rallient à sa symbolique.

 

Cette foule renouvelée et ce qu’elle signifie dans l’invisible de l’Espace-nation, se donne comme réellement fondatrice de la souveraineté nationale libanaise.

L’affirmation de la souveraineté libanaise : un acte fondateur

Sans les foules du 14 mars en 2005, la résolution 1559 aurait été difficilement applicable. Ce sont bien ces manifestations dans le centre de Beyrouth, en tant que déclencheur interne, qui ont conduit au départ des troupes syriennes. Les libanais ont ainsi voulu montrer que leur peur du deuxième bureau syrien n’existait plus, ils se sont affirmés depuis 2005 comme un peuple capable de porter un message politique commun.

Le Liban n’existait pas jusqu’alors, que ce soit d’un point de vue international au regard des interventions militaires israéliennes et au regard de l’occupation du sud Liban par Tsahal et à la présence syrienne depuis tant d’années, et d’un point de vue interne où les différentes communautés ne se sont jamais mises d’accord sur la nature de l’Etat et de la Nation : la souveraineté libanaise demeurait virtuelle malgré l’indépendance depuis 1943.

La perpétuation du soulèvement de 2005, est en soi l’affirmation d’un esprit qui s’impose au cœur de la société libanaise, il est en soit la manifestation d’une puissance sociale fondatrice de la souveraineté.

Cette souveraineté libanaise est aussi portée en partie par le droit international public et les résolutions du conseil de sécurité des NU. La résolution 1559 a permis un rapport de force puissant en faveur du Liban favorisé par une résolution imposant un retrait syrien. La résolution 1680, instaurant le Tribunal Spécial pour le Liban, afin d’enquêter et de juger les coupables de la mort de Rafic Hariri, participe elle aussi à l’affermissement de la souveraineté libanaise. Cette résolution est paradoxale, en ce sens qu’ elle est fondée tant sur le Droit et la justice internationales que sur le Droit libanais souverain. Il s’agit donc d’une immixtion dans la souveraineté nationale, au même titre que toute résolution coercitive, tout en permettant le rétablissement et le respect de la souveraineté libanaise. Cette résolution est d’autant plus originale qu’elle est fondée sur le chapitre VII de la charte des NU permettant l’usage d’un pouvoir coercitif et utilise pour la première fois un acte de terrorisme comme fondement juridique à l’instauration d’un Tribunal International. Le rassemblement du 14 mars portait aussi comme revendication la volonté de justice et de souveraineté sur l’assassinat de Hariri et relayait en quelque sorte le droit international.

De ce point de vue, les prises de parole des responsables chrétiens et sunnites viennent rappeler les principes ordonnateurs de la souveraineté. Fouad Siniora, responsable du Courant du Futur, a appelé les Etats arabes à respecter la « spécificité et la souveraineté du Liban » tandis que Samir Geaga, leader des Forces Libanaises (FL, formation chrétienne), évoquait l’avenir du Liban qui « passe par un positionnement de plus en plus croissant sur le regroupement arabe ». Dès lors, on constate une convergence de positions de l’axe Islamo-Chrétien quant à l’affirmation de la souveraineté libanaise forte désormais d’une « libanisation » des sunnites et d’une « arabisation » des Chrétiens selon le rédacteur en chef d’Orient-Le-Jour-le Michel Touma. Le message est éminemment politique, participant à l’émergence d’une unité arabe, qui interpelle le chiisme Hezbollahi allié de l’axe Irano-perse-Chiite. Les libanais, réunis place des martyrs, pancartes brandies par la foule, n’ont pas manqué de rappeler à leur leader politique le message porté par le 14 mars. Ainsi, les foules n’ont pas hésité à siffler leur Premier Ministre Saad Hariri lorsque ce dernier à évoqué son voyage à Damas.

Mais on ne peut pas détacher l’affirmation de la souveraineté nationale du sentiment individuel de liberté de chaque libanais. Les libanais du 14 mars, depuis le 7 mai 2008, se sentent menacés dans leur liberté individuelle, étroitement liée à la souveraineté nationale de leur Etat. C’est pourquoi les slogans des manifestations d’hier appelaient au monopole de la violence organisée, c’est-à-dire au monopole de l’armée en tant que force souveraine de sécurité et de défense.

 

Cette affirmation se concrétise aussi par la « puissance militaire » du Liban qui s’organise et se développe peu à peu. C’est le monopole de la violence organisée qui est ainsi en jeu. Depuis trop longtemps, l’Etat libanais est concurrencé par les milices palestiniennes et un Hezbollah au pouvoir militaire supérieur à l’armée étatique. Le récent voyage du Ministre de la défense Elias Murr à Washington confirme cette montée en puissance des FAL (Forces Armées Libanaises). Celle-ci concerne tant le niveau d’organisation opérationnelle de l’armée que le matériel de plus en plus moderne et sophistiqué. À ce titre, le Liban à reçu depuis 2005 740 millions de dollars d’assistance militaire lui permettant d’assoire sa position. Cette évolution est d’autant plus significative que les FAL sont le centre de gravité et le ciment de « l’unité libanaise » malgré une dichotomie entre les officiers et les soldats souvent chiites.

 

 

VAB libanais

Le 14 mars, en tant qu’acte fondateur de la souveraineté libanaise et son affirmation progressive à travers le rituel récurrent et la fidélité des foules, les différents discours de ses leaders, le développement de la « puissance » militaire sont autant de messages politiques à destination du 8 mars et en toile de fond au projet syro iranien de main mise sur le Liban bafouant la souveraineté nationale.

Le message régional et ses relais nationaux.

La différence de nature entre les rassemblements du 14 mars et du 8 mars est significative des projets politiques opposés. Les évènements de l’université de Jdeideh où le Hezbollah a tenté un coup de force ou encore les manifestations à la gloire d’Imad Moghnieh dans la banlieue sud de Beyrouth révèlent la nature profondément antinomique de ces deux mouvements et de leur projet pour le Liban. Les récentes accusations de Bachar Al-Assad dans le New-Yorker à l’encontre du système politique libanais et du risque imminent de guerre civile et de ce fait plaidant pour la nécessaire refonte du système institutionnel révèlent combien la position syrienne n’a pas changé d’un iota concernant le Liban. De plus, tandis que le 14 mars est en train de se réaffirmer sur l’échiquier politique libanais, le Hezbollah s’en écarte et oriente ses récents discours sur la perpétuelle menace israélienne. Ce subterfuge classique du Hezbollah et sa réorientation actuelle vers la « résistance » n’est qu’un palliatif à ses difficultés actuelles sur les plans politiques et stratégiques.

Quelle sera la réaction à venir de l’axe Hezbolah-CPL face à l’affirmation chaque année un peu plus forte de la souveraineté libanaise à travers la dynamique du 14 mars ?

Telle est la dernière leçon de Beyrouth.

Jean-Baptiste Beauchard

4 Commentaires

Classé dans Liban

4 réponses à La leçon de Beyrouth ou l’affirmation de la souveraineté libanaise

  1. J’ai lu avec interet votre analyse de la manifestation du 14 fevrier et partage votre opinion selon laquelle la perpetuation du soulevement de 2005 constitue un acte fondateur d’une souverainete libanaise jusqu’alors largement virtuelle . Cependant je pense que la double menace representee par le Hezbollah n’a pas diminuee qu’il s’agisse du risque d’une nouvelle guerre avec Israel ou du renforcement de son hegemonie interne. Tout dependra, comme d’habitude au Liban, de l’evolution des relations entre la Syrie , l’Iran et les Etats Unis et de l’evolution de l’equilibbre des forces regional. Lequel depend a son tour de trois facteurs principaux : le degre de perte d’influence des Etats – Uni, les difficultes intenes de l’Iran et le rapprochement de la Syrie avec l’Occident

  2. j’ai lu avec interet votre article et vous ai envoye un commentaire dont je ne sais pas s’il vous est parvenu

  3. Merci beaucoup de votre lecture et surtout de votre commentaire.
    Effectivement le Hezbollah menace toujours surtout à l’aune de ses difficultés sur plan politique intérieur qui peuvent le conduire à un repliement sur la “résistance” et donc à la provocation avec Israël. Cependant, la conjoncture n’est pas propice: le soutient iranien est précaire au regard de sa situation intérieur et les US s’opposeront à une éventuelle percée de Tsahal. Quant à la Syrie, elle a tout intérêt à entretenir son statut quo
    Que le Liban puisse ne pas devenir pour une fois encore le centre géométrique des maux du Proche et Moyen-Orient…

  4. Avez-vous participé aux manifestations du 14?

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